Bulletins d’une neuroA – L’épisode de la jolie tasse.

La semaine dernière je me suis offert une tasse. Une très jolie tasse, avec des fleurs dessus, aux couleurs du printemps, à la taille parfaite pour la longueur de mon café, à la forme parfaite pour mes petites mains, avec une anse pour ne pas me brûler. Depuis une semaine je l’utilise tous les jours, ça me met dans une joie immense de commencer ma journée avec elle.

Cette semaine nous hébergeons une personne qui fait un stage près de chez nous, et hier matin, avant que je me lève, elle a pris ma tasse. Evidemment c’est la plus belle car c’est moi qui l’ai choisie. En même temps, elle est au milieu de toutes les tasses, bien sûr qu’elle ne peut pas savoir. Je sais tout ça, et en même temps ça m’a effondrée.

Le problème c’est que je sais qu’à 33 ans, je devrais m’en foutre, c’est bon c’est qu’une tasse Sterenn, ressaisis toi. Dans la réalité, à l’intérieur ça s’effondre, j’ai envie de secouer, de crier. Rend moi ma tasse, rend moi mon moment de joie. J’ai l’impression d’un tremblement de terre, comme si tout bougeait autour et que je ne contrôlais plus rien. C’est ma tasse, je veux l’utiliser tous les jours et en plus c’est la bouche de quelqu’un que je ne connais pas qui va dessus et ça me dégoûte. Mais à l’extérieur qu’est ce qu’on voit de moi ? rien ou presque, le regard qui se fige, l’incompréhension dans les yeux, le corps qui ralentit, la respiration qui se saccade mais je fais bonne figure. Surtout ne montrer à personne que je pète un câble pour une tasse.

Sur le moment je crois toujours que ça va passer, mais non. Le prix de l’erreur minime de cette personne, ça a été une crise, un shutdown, bien plus tard dans la journée. J’ai commencé à me sentir mal dans l’après midi, sans pouvoir vraiment nommer, un peu d’angoisse, un malaise. Et à partir du moment où tout le monde est rentré le soir, je ne pouvais plus croiser le regard de personne, je ne pouvais plus supporter le moindre éclat de voix. Même descendre faire réchauffer une part de pizza pour moi a été une épreuve atroce. Résultat, enfermée dans ma chambre, le casque antibruit vissé sur les oreilles, à prendre 15 minutes de préparation mentale pour pouvoir descendre faire pipi. Une paralysie à l’idée de croiser quelqu’un. L’impression de ne plus rien ressentir à part de l’oppression partout dans mon corps. Je n’en peux plus, et en plus je me sens tellement jugée. J’ai l’impression de haïr tout le monde.

Ce que la coloc me fait vivre, c’est l’accumulation de moments de ce genre. D’imprévus. De moments où les autres marchent sur mon petit programme rassurant. Le reste de quiche que je me réjouissais de manger à midi ? Dévoré par un coloc affamé. La joie que je me faisais à me faire un petit repas au calme avec une série au coin du feu ? Gâchée par l’autre coloc qui débarque à 20h en claquant la porte et en reniflant. Tous les jours, il y a au moins un événement qui m’écrabouille. Tous les jours, ce sont des choses minimes que quelqu’un de « normal » (comprenez typique), ne réaliserait même pas, ou passerait à autre chose en deux secondes. Non, moi ça reste dans ma tête à l’infini et ça moisit.

Le diag me permet de mettre des mots sur ce qui se passe en moi, à vivre les choses moins seules et à compartimenter. Vraiment, ce mot, pfiouuuu. Compartimenter. Mettre dans des petites boites ce que je ressens, et coller des étiquettes dessus. En fait, avant de savoir que j’avais un TSA, je me disais juste que j’étais chiante et bizarre et qu’il fallait surtout que je ne montre à personne cette part de moi. Au point où je n’avais aucune limite, car évidemment si je pars du principe que tout ce qui est moi c’est de la grosse merde et que je devrais en avoir honte, il n’y a aucun moment où je peux reprendre mon pouvoir, car ce n’est pas compartimenté. Résultat, chaque inconfort va dans la boite « honte », indigne d’être verbalisé, risque de rejet. Risque de crise. Et énorme mensonge constant au point que je ne sais plus qui je suis.

Alors me reconstruire je vois que ça passe par commencer à verbaliser mon mécontentement, auprès de mes personnes ressources. Dans mon contexte de coloc, il y a une personne, mon copain, à qui visiblement je peux partager toutes sortes de choses et m’effondrer dessus à répétition et qui n’arrête pas de m’aimer, car, ce sont ses mots : « tes bizzareries sont ce qui fait ton charme ». Hier, pendant l’épisode de la tasse, c’est une des premières fois où j’ai osé exprimer sur le moment même ma « déstabilisation » intense, à mon chéri, et sa sœur. C’était très maquillé, derrière un rire de façade et une manière mignonne de le montrer comparé au monstre interne que ça avait réveillé. Mais j’ai osé tourner en boucle un petit peu auprès d’eux et c’est déjà un début. Une prochaine étape serait d’aller voir la personne concernée et lui demander gentiment ma tasse en résistant au besoin de me justifier, mais j’ai encore trop honte de moi.

Le diagnostic me permet de laisser un peu plus circuler ces choses en moi. En fait de base, je me serais juste dit « t’es grave espèce de control freak » et je n’aurais rien laissé paraitre, et je me serais même forcée à prendre le repas avec tout le monde le soir alors que j’aurais été en shutdown. Peut être que j’aurais pris un verre d’alcool pour m’aider. Et j’aurais continué à empirer mon état d’épuisement. Maintenant, je m’autorise à ressentir la rage que me déclenche ces situations. Et je compartimente. Je ne déteste pas les personnes, je déteste l’imprévu et la perte de contrôle. C’est déjà immense.

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